Fiction.
A défaut de savoir poser des mots sur le reste.
Je m'appelle Sascha et j'ai quatorze ans.
J'ai grandit dans une belle et grande maison. J'ai aussi toujours reçu l'amour de mes deux parents. Que peut-on demander de plus qu'une famille heureuse et unie. Deux parents aimant et qu'on admire. Deux parents qui ont toujours tout fait pour que leur enfant ne connaisse jamais le malheur.
Papa est grand. Sa voix est grave tout en restant douce. Il sait imposer le respect rien qu'avec son regard. On pourrait le sentir froid si on s'arrêtait au premier abord. Il est comme un ticket de jeux à gratter, il faut effriter la surface pour découvrir ce qui a le plus de valeur. Effriter la rudesse de son apparence pour sentir la chaleur de son coeur.
Maman a quant à elle des cheveux si blonds, si longs, qu'elle coiffe si bien, de ses mains fines délicates, que je n'ai jamais pu trouver plus belle qu'elle. Toutes les autres me semblent fades, comme si l'éternelle quête de leur vie était de lui arriver à la cheville. J'ai fait de mon admiration pour elle une obsession. J'aimerais un jour être aussi belle, attirer le regard de tout le monde, allumer des étoiles rien qu'avec mon sourire. J'aimerais pouvoir graver le bonheur en lettre d'or dans le coeur de ceux qui me sont cher. Alors en attendant je rêve, cachée sous ses jolies robes, perchée sur ses hauts talons. La glace me renvoie un reflet trop fade à mon goût, je sors ses tubes de rouge, dont j'adore le contact de velours sur mes lèvres. Valse de couleurs, tourbillon de parfums. Juste cette sensation, se sentir vivre, toucher la beauté des doigts.
Des amis je n'en ai pas beaucoup. Les rares auxquels je tiens vraiment ne comprendraient pas pourquoi je fais tout ça. Ils ne comprendraient pas cette envie qui me pousse à m'inventer un univers. Je ne m'invente pas une autre vie, mais un autre moi. Non, ce n'est pas la même chose, au contraire, c'est diamétralement opposé. J'essaie simplement de me reconnaître dans le miroir, de faire transparaître le fond de mon coeur, qui est resté caché sous cette apparence pendant tant d'années. Cette apparence qui ne me correspond pas. Tout le monde fait des erreurs, mais moi, je suis une erreur. Une erreur qui ne cesse d'espérer qu'un jour, elle saura se corriger. Qu'un jour ils verront tous qui elle est réellement.
Une sonnerie retentit dans toute la maison. Maman me crie à travers l'escalier que se sont trois voisins qui viennent me chercher pour les rejoindre dehors. "Une minute !"
Des bruits de pas se rapprochent dans l'escalier. Ce ne sont pas les escarpins de Maman, elle a du leur demandé de monter me chercher. Je fais vite glisser sur le sol la jupe que j'avais enfilée par dessus mon pantalon. Un talon se prend dans un pli, et je tombe sur la moquette de la chambre aux murs bleu pâle. La porte s'ouvre, j'ai juste le temps de me relever pour cacher la jupe derrière mon dos. Ils restent sur le pas de la porte, et me fixent, avec ce regard mi-étonné, mi-effrayé que je me suis imaginé des centaines de fois. Mais même avec la meilleure imagination du monde je n'aurais pu réussir à approcher ce sentiment qui m'envahit. Aucun d'entre eux n'ose prononcer un mot. Je m'essuie la bouche, ce qui a pour seul effet d'étaler le rouge à lèvres sur ma joue gauche. Mes mains tremblent. Je n'ai pas honte non. J'ai simplement peur. Peur de deviner les idées qui se dessinent dans leurs têtes. Peur de leur jugement. J'aimerais avoir ce courage dont je rêve depuis si longtemps, et leur crier au visage « hé, vous avez pour la première fois en face de vous le vrai Sascha ! ». Mais je n'arrive qu'à leur tourner le dos, en leur murmurant que je suis trop fatigué pour sortir. Je les sens hésiter, puis j'entends leurs pas s'éloigner. Je n'ai pas eu besoin de me retourner pour imaginer leurs visages. Une larme perle au coin de mon ½il gauche, s'échappe et vient caresser ma joue, laissant derrière elle une trainée de crayon noir, que j'étale en passant ma main par-dessus. Les minutes s'écoulent, au rythme de mes sanglots. Et je reste là, essayant de me remettre de l'impact douloureux que je viens d'avoir avec la réalité.
Je descends une heure plus tard. Maman est entrain de peindre, de mettre sur une toile la beauté qui se niche dans son âme. Sans dire un mot, elle me regarde m'assoir et fixer mes mains. Son regard est si profond et perçant, que je peux presque palper ses interrogations. Elle a toujours su lire en moi, comme si nos coeurs étaient liés à jamais. Son pinceau se pose de nouveau sur le support, apportant un peu plus de couleurs au champ de coquelicots. « Tu sais Sascha, quoi qu'en disent les gens, quoi qu'en pensent les yeux qui te fixent, il faut que tu parviennes à être toi. Leur mentir, c'est aussi te mentir. Et on ne peut passer sa vie à se mentir. Je veux que tu sois heureux mon ange. Qu'importe ce que pense les autres.»
Ca serait si beau, Maman, si tes mots pouvaient gouverner le monde. Ca serait si beau, Maman, si le simple fait de contempler ton sourire pouvait inspirer l'univers. Ca serait si beau, Maman, si tu étais la seule chose qui compte. Ca serait beau, mais ça ne sera pas, ça ne sera jamais. Et je continuerai de mâcher mes regrets, jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de goût. Et peut-être que ce jour-là, enfin, je pourrai commencer à vivre.
Playlist / livre du moment ?
Au pif : _ _ _ _ _/ Maxime Chattam : les arcanes du chaos.
C'est cher les CD.